Trophée Anonym’us : Nouvelle n°23« MORT AUX CONS !»

Petit rappel du trophée : C’est un concours de nouvelles crée par Eric Maravelias et Anne Denost . Cette année, il y a 27 auteurs (édités ou non édités) en compétition.

Leur mission: écrire une nouvelle de 20 000 signes sur le thème du polar ou noir.

Les membres du jury (dont je fais partie ) liront ces nouvelles à l’aveugle.

Les auteurs :

Maud Mayeras – Olivier Chapuis – Danielle Thiery – Ghislain Gilberti – Marie Delabos – Colin Niel – David Charlier – Dominique Maisons – Sandra Martineau – Marie Van Moere – François Médéline – Ellen Guillemain – Cicéron Angledroit – Valérie Allam – Stéphanie Clémente – Gaëlle Perrin-Guillet – Anouk Langaney – Patrick K. Dewdney – Florence Medina – Michel Douard – Benoit Séverac – Loser Esteban – Jeremy Bouquin – Armelle Carbonel – Jacques Saussey – Yannick Dubart – Nils Barrelon

Nouvelle 1 : ici     Nouvelle 5 : ici    Nouvelle 9 : ici    Nouvelle 13 : ici  Nouvelle 17 : ici

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MORT AUX CONS !

Franz appuya sur le bouton. Les portes de la cabine se refermèrent. Il agrippa les
deux poignées réglementaires et le voyant au-dessus des chiffres bascula du rouge au
vert. L’accélération le surprit, comme toujours. Vingt-six secondes plus tard, il était au
deux cent quarante-troisième étage.
Il parcourut les longs couloirs lumineux d’un pas vif. Le puissant logiciel de
reconnaissance faciale, couplé à un A2C – Analyseur d’ADN sans Contact – ouvrait les
doubles battants devant lui dans un subtil chuintement pneumatique. Quand il arriva
devant le bon bureau, la secrétaire holographique se matérialisa. Grâce, ou à cause du
DIOC – le Détecteur et Interpréteur d’Ondes Cérébrales – elle était comme Franz le
souhaitait : brune, pas très grande, yeux noisette, petite poitrine.
– Bonjour Monsieur G. Vous êtes attendu.
D’un petit geste de sa main virtuelle, elle invita Franz à entrer. Il pénétra dans une
pièce spacieuse dont le mur du fond, entièrement vitré, offrait une vue époustouflante
sur Bruxelles. Au loin, Franz repéra la tour Jean Monnet au sommet de laquelle
convergeaient les énormes faisceaux laser bleus émis depuis les autres capitales
européennes. Monsieur C. était assis derrière son bureau, un bloc massif de bakélite aux
reflets moirés.
– Ah ! Bonjour Franz ! Comment allez-vous ?
– Bien merci.
– Je vous en prie, asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?
– Rien. Merci.
Franz s’assit. Les microcapteurs du dossier confirmèrent quasi instantanément à
Monsieur C. que son interlocuteur était bien un être biologique (vérification devenue
obligatoire depuis qu’un androïde avait réussi à pénétrer dans le building).
– Combien ?
– Comme d’habitude.
– Pour ?
– Le vingt-cinq.
– De ce mois ?
Monsieur C. esquissa un petit sourire.
– Je sais que vous êtes efficace Franz mais quand même… Non, le mois prochain.

Franz attrapa l’enveloppe qui sortit d’une fente découpée dans l’accoudoir droit de
son fauteuil. L’ouvrit. Quatre clichés. Tandis qu’il les détaillait, Monsieur C. se chargea
des commentaires :
– Un industriel qui a évoqué la possibilité de revenir aux cultures OGM… Un élu de
la Haute Chambre auteur d’un essai sur les vertus méconnues du cumul des
mandats… Une sprinteuse qui continue de soutenir qu’elle ne s’est pas dopée aux
championnats du monde sous bulle à pression constante…
Franz découvrit le dernier portrait. Un homme dégarni qu’il reconnut aussitôt
comme étant le ministre allemand de la Santé.
– Mon préféré, commenta Monsieur C. Lors d’un dîner mondain, il a rappelé sans
rire à tous les convives que l’épidémie du SIDA, cette maladie du siècle dernier,
avait été une bénédiction en faisant prendre conscience aux homosexuels qu’ils
étaient sur le mauvais chemin. Il s’est même exclamé qu’une souche mutante de
ce virus résistante au vaccin serait la bienvenue aujourd’hui pour leur faire une
petite piqûre de rappel.
Franz retourna le cliché. Lut l’adresse. Munich. C’était la cible la plus proche. Il
commencerait par celle-là. Il se leva.
– Pour le règlement, un quart maintenant, un huitième à chaque élimination, le
dernier quart quand nous nous reverrons. Je vais d’ailleurs vous payer ce que je
vous dois pour votre dernier travail. S’il vous plaît…
Monsieur C. présenta à Franz une petite boite noire percée d’un trou. Franz y inséra
son index. Tout d’abord le froid intense, anesthésiant, pour ne pas sentir l’aiguille qui
vint prélever le demi-millimètre cube de sang nécessaire au déclenchement du virement
bancaire. Au loin, et comme le building tournait sur lui-même, faisant une rotation
complète en deux heures, Franz pouvait maintenant voir les méandres artificiels de la
Senne qui coulait, telle de l’or liquide à la lumière du soleil couchant.
– C’est bon ! annonça Monsieur C. Vous pouvez retirer votre doigt.
Franz ne se fit pas prier. Demi-tour, direction sortie. Dans son dos, Monsieur C. :
– Bonjour à votre femme !
*
Les guerres n’existaient plus : les plages syriennes et libyennes faisaient la joie des
vacanciers ; la bande de Gaza accueillait chaque été le plus grand festival de rock du
monde organisé par une firme israélienne ; la Birmanie, le Darfour et l’Afghanistan
étaient visités par des millions de touristes ; la Corée fêterait cette année le quatrevingtième anniversaire de sa réunification… Pas le moindre conflit sur la planète Terre
pourtant on fabriquait encore des armes de plus en plus sophistiquées.
Franz avait toujours préféré son vieux fusil à verrou dont il fabriquait les munitions
lui-même, dans la cuisine de son petit appartement. Il faisait fondre l’alliage de cuivre et
de zinc, le coulait dans les moules. Projectile en plomb chemisé de cupronickel. Grains de
poudre de fabrication maison. Un travail d’orfèvre qui lui prenait un temps fou mais, et
Monsieur C. le savait bien, il était célibataire : du temps, il en avait.
Franz vint placer le nez du ministre au centre du réticule de son viseur optique. Il
bloqua sa respiration et pressa la queue de détente. La tête ministérielle explosa comme
une tomate blette qu’on jette contre un mur. « Un con de moins ». Sans se presser, il
démonta son fusil, le rangea dans son étui. Disparut sans bruit, telle une pierre qui coule
au fond d’un lac.
*
Quand et où cette organisation était née, personne ne le savait. Toutes les rumeurs
couraient : en Suisse sous l’impulsion des francs-maçons, aux USA à l’initiative de Bill
Gates, en France peu après le troisième mandat de Louis Sarkozy… Cela n’avait aucune
importance. Franz en faisait partie car son père en faisait partie. Voilà tout. Il lui avait
appris le métier, lui avait enseigné toutes les ficelles pour éliminer les cons. Car voilà de
quoi retournait cette nébuleuse mondiale dont Monsieur C. n’était qu’un rouage et Franz
un des centaines de milliers d’employés : une vaste entreprise à supprimer les cons.
Franz venait, à raison d’une dizaine de fois par an, chercher une liste de cons à
éliminer. Et il les éliminait. Comment avaient-ils été choisis ? Chaque con à rayer de la
surface de la Terre avait été validé par une des centaines de commissions dans le monde.
Aux quatre coins de la planète, des groupes secrets de sept experts se réunissaient toutes
les semaines pour établir trois listes de vingt noms. Chaque liste était coupée en cinq et
attribuée à l’un des tueurs de l’organisation.

À l’aube du vingt-deuxième siècle, ce consortium devenu rapidement mondial, avait
fait des merveilles au prix d’une nouvelle forme d’eugénisme discutable. Les premiers
effets ne tardèrent pas. En France, dix ans après les premiers meurtres, BFM télé dut
rendre l’antenne, faute d’audimat. TF1 lui emboîta le pas puis, suite à l’assassinat de son
animateur vedette Cyril H., ce fut le tour de Direct 8. Le nombre d’ouvrages publiés à
l’occasion de la rentrée littéraire fut divisé par vingt. Les stades de foot ne se vidèrent
pas aussi vite que certains l’avaient annoncé mais l’ambiance fut de nouveau respirable,
les femmes furent plus nombreuses à assister aux matchs, le football redevint ce qu’il
aurait dû toujours être : un sport (dont les principaux acteurs, les joueurs, ne furent plus
jamais interviewés après la rencontre). Facebook tenta de survivre en proposant des
appareils électroménagers à acheter mais la chute des statuts débiles qui l’alimentaient à
flux constant depuis quelques années se tarit et le géant d’Internet disparut aussi vite
qu’il était apparu. Évidemment, le terrorisme fut éradiqué de la surface du globe en
moins d’une décennie. Le nationalisme qui s’en nourrissait ne résista pas mieux.
Bien sûr, cette purge ne se fit pas sans casse. Tout le monde perdit un proche, un
parent, une connaissance. Franz vit partir Michel, le gros con du café au bout de la rue
qui affirmait que « le lobby juif contrôle la finance internationale. » Il pleura – pas
longtemps – sa tante pour qui « les attentats du 11 septembre 2001 n’ont été qu’une
énorme mise en scène et n’ont jamais eu lieu. »
La population mondiale diminua de moitié après cinquante ans, de trois quarts un
petit siècle après le premier meurtre. La forêt amazonienne retrouva sa superficie du
dix-huitième siècle, la couche d’ozone se referma, les glaciers se reformèrent. Le taux de
dioxyde de carbone dans l’atmosphère chuta de façon drastique pour revenir à la
normale (le GIEC fut dissous). Les exploitations pétrolières mirent la clé sous la porte les
unes derrière les autres cédant la place aux champs d’éoliennes et de panneaux solaires.
Le dernier gros con à rouler en ville dans un énorme 4×4 consommant vingt-quatre litres
au cent kilomètres, un Californien nommé Harvey Grant, fut éliminé le 12 janvier 2056.
La Police, rapidement débordée par la multiplication de ces assassinats, n’abandonna
pas pour autant. Elle concentra ses effectifs sur les cons les plus célèbres et/ou enquêta
avec sérieux sur toutes les disparitions dont le mobile n’était pas limpide. Mais personne
n’était dupe et certains tabloïds (de ceux qui avaient réussi à survivre en étoffant leur
ligne éditoriale avec des articles sur la physique quantique ou l’analyse sartrienne du
non-être) titraient même à chaque nouvelle disparition : « UN CON EN MOINS A LA
SURFACE DE LA TERRE. »
C’était un monde différent. Sans cesse sur la sellette car, contrairement à ce qu’on
aurait pu croire, il semblait impossible d’éliminer tous les cons, il en naissait chaque jour.
Deux métiers avaient le vent en poupe : l’un légal, fossoyeur, l’autre un peu moins, tueur
à gages. Et Franz avait choisi le second car son père lui avait transmis son savoir-faire.
*
Il avait atterri ce matin de Tokyo où il avait bataillé pour localiser puis éliminer le
quatrième et dernier nom de sa liste. Il appuya sur le bouton deux cent quarante-trois.
Vingt-six secondes. Portes automatiques. Secrétaire holographique. Monsieur C.
– Ah ! Franz ! Comment allez-vous ?
– Bien.
– Je ne vous attendais pas si tôt. Vous avez fait un excellent travail. Je vous en prie,
asseyez-vous ! Whisky ? Vodka ? Huss ? Autre chose ?
– Rien. Merci.
Franz se laissa tomber dans le fauteuil. L’enveloppe sortit de l’accoudoir droit. Trois
photos seulement.
– Producteur qui a succombé aux sirènes de l’audimat et proposé de remettre au
goût du jour un vieux concept d’émission de télé-réalité ; universitaire ayant
participé activement à l’élaboration du nouveau programme des classes de
collèges et pour finir, Jacques Marantz… Le discours qu’il a tenu la semaine
dernière sur la gestion des déchets nucléaires laissés par les générations
précédentes est plutôt mal passé.
Franz se figea. Il observa attentivement la dernière photographie. L’homme qui se
tenait droit devant le Parlement, costume gris, cravate rouille, large sourire, avait reçu
trois fois le prix Nobel du Maintien de la Paix et deux fois celui de Littérature. Ingénieur
de formation, il avait dans sa jeunesse, participé au programme spatial Moon 2070, qui
avait vu l’implantation de la première centrale à fusion atomique sur la lune pour
alimenter la Terre en électricité.
– Je…
– Je sais ! Il a parlé un peu vite et est revenu sur ses déclarations. Nous allons
perdre un grand homme, c’est sûr ! C’est une décision à la con, que voulez-vous !
Franz releva la tête et fixa Monsieur C.
– Vous faites partie de la commission ? lança-t-il.
– Euh… Oui…, confirma Monsieur C.
– À ce titre, les décisions qu’elle prend sont aussi les vôtres ?
– Oui… Évidemment.
Monsieur C. percuta soudain. La panique déforma son visage quand il vit Franz
dégainer son petit Walter PK en polymère qui ne le quittait jamais – car invisible aux
détecteurs quels qu’ils fussent. Les trois projectiles en polyoxométhylène irradiés se
fichèrent dans sa poitrine avant que Monsieur C. n’eût pu prononcer le moindre mot
pour sa défense. Le sang qui coula sur la moquette déclencha le système d’entretien
automatique. Une petite trappe s’ouvrit dans un coin de la pièce et libéra le robot
aspirateur. Franz vint se placer au-dessus du cadavre de Monsieur C.
Il avait agi selon ses prérogatives : les cons sur la liste devaient être éliminés. Ainsi
que tous les cons sur sa route. Son père le lui avait appris. « Un bon con est un con mort »
telle était la devise de sa caste. Franz tiqua. La situation lui apparut clairement : les
caméras avaient tout capté et l’ordinateur central avait déjà envoyé les images au poste
de Police, non sans avoir transformé la bande-son pour que la conversation ne trahît pas
les desseins de l’organisation. L’ADN de Franz était partout. La fuite impossible. Il avait
réagi par réflexe. Trop vite.
– Mais quel con je fais ! s’exclama-t-il.
Sa phrase résonna dans le grand bureau. Au loin, il devina l’Atomium 2, maille
hexagonale de néphéline agrandie cinq cents milliards de fois. Le petit drone surarmé
surgit devant la baie vitrée et lança sa première sommation.
Franz posa le canon sur sa tempe.
Tous les cons sur sa route… Sans exception.

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