Dominique Sylvain répond à vos questions

Il y a quelques jours , j’avais ouvert le blog pour que vous puissiez poser vos questions à l’auteure Dominique Sylvain. Je vous remercie, car vous êtes de plus en plus nombreux à suivre ce rendez-vous et cela me fait énormément plaisir. Je remercie également Dominique Sylvain qui a joué le jeu à la perfection, j’ai découvert tout un monde derrière ses réponses et j’espère que vous serez aussi ravie que moi !

Brad P. :  Si vous deviez embarquer 3 livres sur une île déserte ?

Même s’il s’agissait d’une île paradisiaque, ce serait un cauchemar. Pour me sentir moins seule et me donner du courage, je relirais Les Essais de Montaigne, une œuvre qui m’a marquée lorsque je l’ai découverte au collège, dans le Lagarde et Michard de l’époque. J’ai eu la sensation que la voix de cet « honnête homme » du XVIe siècle me parvenait depuis la nuit des temps, et que ce qu’il me révélait sur le courage, l’amitié, l’ouverture d’esprit, la tolérance, l’humanisme, était très contemporain.

Je glisserais aussi L’Usage du monde de Nicolas Bouvier dans ma valise, et je prendrais le temps de savourer chacune des phrases de cet extraordinaire styliste, à la sensibilité et l’empathie aussi aiguisées que celle de Montaigne.

Pour le troisième choix, j’hésite. Je choisirais peut-être un recueil de poésie regroupant les œuvres d’Apollinaire, Verlaine et Rimbaud ainsi que des haïku (mais j’ignore si un tel ouvrage existe). Ou bien… je ne lis plus de BD depuis longtemps, mais je garde un souvenir ému et joyeux des aventures de Calvin et Hobbes du grand Bill Watterson, un dessinateur hors pair et un homme n’ayant rien oublié des émotions de l’enfance.

 

Valette :  Est que vous avez apprécié le Salon du Livre de Genève ? Est-ce que tout s’est bien passé pour vous avec l’envie d’y revenir ?

Oui, beaucoup, parce que l’événement se bonifie d’année en année. Petit à petit, la programmation de la « Scène de crime » gagne en intérêt et densité. J’ai trouvé l’accueil bien plus convivial que par le passé (je dois en être à ma troisième participation).

A chaque fois, je suis amusée par le côté mystique des Suisses. J’ai repéré un stand superbe, avec une affiche géante Chaman, où une sorte de guru évoquait doctement l’utilité du zen dans la vie quotidienne. C’était très calme, planant. Vingt mètres plus loin, de nombreux jeunes adultes (les fameux YA ou Young Adults qui font rêver les éditeurs) s’étaient réunis autour de leurs livres préférés. C’était nettement plus remuant que du côté Chaman. De quoi contredire les râleurs qui prétendent que les jeunes ne lisent plus…

Oui, si l’on me réinvite, je retournerai au Salon de Genève sans hésitation et avec plaisir.

Sylvie G :

  1. Chère Dominique, partiriez-vous pour un voyage spatial sans retour dans le but d’écrire un livre sur votre voyage ou vos découvertes même si vous saviez qu’il ne serait lu sur terre que plusieurs générations après votre départ ?

Chère Sylvie, je n’aurais pas le courage de quitter ceux que j’aime pour vivre une aventure intersidérale même si elle promettait d’être aussi excitante que Blade Runner, Edge of Tomorrow et Total recall réunis. Pour marquer nos contemporains (et éventuellement les générations futures), il n’y a pour le moment pas meilleure arme fatale que l’imagination. Lire Dune de Frank Herbert lorsque j’étais ado a été une belle claque. Un auteur était capable de créer, par la seule force de son écriture, un univers, une civilisation complexe et cohérente. C’est le grand pouvoir de la littérature. Un pouvoir fascinant.

  1. Je vous donne le choix : un chien ? Un chat ? Des oiseaux ? Une chouette ? Un autre ? Bref quel animal pour compagnon de vie ?

Mon fils, qui vit au Québec, a depuis quelques mois un beau husky aux yeux noirs et à la robe blanche et grise. Je n’y connais rien en chiens, mais il me semble que Wolfy est un top model dans le monde canin. L’intérieur de ses oreilles altières et parfaitement triangulaires est d’un rose délicat, la noirceur profonde de ses lèvres et de sa truffe tranchent avec les tons clairs de sa fourrure. Ses grands yeux sombres en amande sont superbes. Mystérieusement, je suis raide dingue de ce jeune chien et sa photo décore l’écran de mon smartphone (ça a commencé par une blague, mon fils l’avait téléchargée en douce, mais je ne l’ai pas effacée). Ce husky n’est pas agressif, il se meut avec une élégance surprenante et a un comportement qui rappelle celui du loup (il n’est pas individualiste et a le sens de la meute). Et je le soupçonne d’être très intelligent. La cohabitation avec un animal est intéressante parce qu’elle nous relie à une partie un peu perdue de nous-mêmes. Le lien (silencieux et intuitif) avec la nature. J’ai mis Wolfy dans mon prochain roman (il y joue un petit rôle).

  1. Si votre bio m’a bien renseigné vous avez 8 ans de plus que moi …. Mais comment vous faites pour en paraître 20 de moins ?

J’ai 59 ans. Encore un an et j’aurais droit à la carte senior ! Youpi. Mon truc ? Je me débrouille toujours pour être bien éclairée quand je me fais photographier. Et je fais du sport comme une maniaque.

  1. Si vous deviez arrêter d’écrire, par quoi vous remplaceriez ce manque ?

J’écrirais dans ma tête comme je le faisais quand je n’écrivais pas encore. Je ne pense pas pouvoir me passer de ça. C’est dans ma nature.

Samantha L : Bonjour Dominique, je n’ai lu aucun de vos livres, par lequel devrais-je commencer et pourquoi ?

Bonjour Samantha. Je suis souvent tentée de suggérer le dernier. Sans doute, parce que j’essaie de progresser de livre en livre. Donc, je dirais… Kabukicho. Seul souci, il se déroule à Tokyo. Du coup, ça implique de votre part un intérêt marqué pour le Japon. Sinon, peut-être pouvez-vous découvrir le petit monde d’Ingrid Diesel et de Lola Jost, les héroïnes d’une série qui mêle comédie et tragédie, et compte six romans. Ce sont deux femmes qui n’ont rien en commun et n’auraient jamais dû se rencontrer, en principe (l’une est masseuse/stripteaseuse, l’autre commissaire à la retraite). Les enquêtes de ce duo de détectives amateurs démarrent gentiment dans leur quartier du 10ème arrondissement parisien et prennent ensuite de l’ampleur pour aborder des sujets contemporains parfois graves. De mon point de vue, les meilleurs de la série sont Passage du Désir, L’Absence de l’ogre et Guerre sale.

J’ai écrit une autre série avec la détective Louise Morvan, mais elle a eu moins de succès sans doute parce que l’idée de faire fusionner les archétypes que sont la femme fatale et le détective privé (hommage à Chandler) était particulièrement casse-gueule. Mais je ne regrette rien. Il faut vivre ses expériences à fond, je crois.

Céline V :  Quel est votre toc d’auteur ?

Je ne suis pas sûre d’en avoir un. J’ai un TOC tout court car je vérifie malheureusement toujours plusieurs fois que le gaz est bien fermé avant de sortir de chez moi.

Yvan F. : Si vous deviez définir votre style d’écriture, quels mots utiliseriez-vous ?

Plastique, sensuel, émotionnel et rigoureux. Mon style change en fonction des besoins. Mais il faut que je vous fasse une démonstration quant à cette plasticité sinon ma déclaration vous paraîtra fumeuse, avec raison.

Extrait de Passage du Désir (roman de la série Ingrid et Lola, publié en 2004. Le lieutenant Barthélemy appelle à la rescousse son ex-patronne, qui vit recluse chez elle) :

Barthélemy avait déjà pénétré une paire de fois chez la patronne. Un deux-pièces mal fichu avec un couloir trop grand et une cuisine trop petite, tout ça dans les tons vert et saumon pour rester zen quand les pizzaiolos du rez-de-chaussée expédiaient leurs livreurs à toute heure du jour et de la nuit. Il enleva ses chaussures pour se gagner les faveurs de la patronne et la suivit au salon. La pièce était colonisée par une table agrandie de toutes ses rallonges. On y avait posé une planche, et sur la planche un puzzle qui, rien qu’à le regarder, donnait mal à la tête.

  • La chapelle Sixtine en cinq mille pièces, dit Lola. Autant dire du vice à l’état pur. Hier, j’ai puzzlé comme une bête. Ce foutu Michel-Ange m’a fait me coucher à trois heures du matin.
  • Impressionnant, dit Barthélemy.
  • Tu veux vraiment un café ?

Le début de Techno Bobo (roman de la série Louise Morvan, paru en 1999), qui démarre par le suicide de deux jeunes filles :

Elle ne savait pas si la nuit était noire ou si elle était devenue aveugle. Cela n’avait pas d’importance puisque deux nouveaux yeux s’étaient ouverts dans sa tête. Ils lui faisaient voir le monde pour la première fois. Son corps ne lui appartenait plus. Il appartenait à la mer. Et la mer malaxait la même phrase. « Je vais venir te prendre. Je vais venir te prendre. » Elle était prête.

Elle pensa à son amie. Katia. Toi et moi pour toujours. Katia, la mer va nous emporter. Tu sais déjà tout ça ?

  • Katia ?

Sa voix ne lui appartenait plus, non plus. Les vagues parlaient à sa place. Elle se souvenait de tout. Véronique. Je m’appelle Véronique Etienne. J’ai dix-neuf ans. Le bas de mon corps est mort. Le haut est piqué de mille aiguilles brûlantes.  Je suis en train de devenir une sirène. La queue sort entement de mon cul. Je meurs et c’est une naissance.

Katia et moi, nous allons partir. Il est temps. Nous avons tout compris.

  • Katia ?

Un extrait de Kabukicho (le capitaine Yamada, un policier vraiment japonais (du moins, je l’espère) enquête sur la disparition d’une hôtesse de bar d’origine anglaise).

Yamada se massa la nuque et leva les yeux vers la pendule des archives. Cela faisait plus de quatre heures qu’il compulsait des documents. Son carnet de notes était presque plein.

Empruntant le dossier Clay, il partit s’aérer dans le square bordant le commissariat. S’y épanouissaient des érables et un pin, magnifique. Il s’était renseigné, c’était un podocarpus, un conifère originaire du sud de l’archipel qui prenait son temps pour grandir et restait toujours vert. Un arbre patient et constant en quelque sorte, très sympathique. Un jour, alors qu’il méditait dans son ombre, une nuée de cacatoès blancs à huppe jaune étaient arrivés de nulle part pour coloniser ses branches et se lancer dans un caquetage formidable, leur plumage immaculé tranchant sur le vert profond des aiguilles. Ils avaient disparu comme ils étaient venus et Yamada se surprenait souvent à espérer leur retour. Mais pas cette fois.

Aujourd’hui, il avait charge d’âme. Le dossier posé sur ses genoux était tout ce qui restait de la vie de Linda Clay au Japon. Son souvenir survivait désormais dans l’esprit de ses proches, mais cette expérience particulière, ce bref passage en terre étrangère, était retenu là, dans ce dossier rouge comprimé par un ruban gris.

Et enfin, les dernières lignes du premier chapitre de L’Archange du chaos (l’histoire d’une équipe de la Crim’ aux prises avec un tueur récidiviste qui torture ses victimes avant de les soigner).

Elle l’entendit approcher. Son haleine à quelques centimètres de son visage. Les relents d’un désinfectant ? Non, du camphre.

  • Je suis médecin. Je peux tout entendre. Parlez.

Aucune réponse, mais ça fourrageait dans la boîte métallique.

Elle pensa au petit Samy. Aux rescapés, aux ressuscités. A son collègue, qui sauvait des vies comme elle. Sors-moi de là. Je t’en supplie… Sauve-moi…

La lumière d’une lampe-torche lui attaqua la rétine.

  • Je peux vous aider. Je vous répète que je suis médecin.
  • Tu parles trop. Ta voix n’est plus utile.

Elle distingua deux mains gantées. L’une tenait une seringue, l’autre un scalpel.

  • ARRETEZ ! JE VAIS ME TAIRE !
  • Bien sûr. Sans langue, personne ne peut parler.

Victoire hurla jusqu’à ce que le produit injecté dans sa veine emplisse son corps d’un calme irréel.

Bref, j’écris dans des styles très différents, mais les choses deviennent généralement vraiment intéressantes lorsque, plongée dans l’écriture d’un roman, je sens qu’histoire et style fusionnent enfin. Tout devient fluide. Géniale comme sensation !

Eppy Fanny : Bonjour Dominique, je t’ai déjà assassinée de questions à chacune de nos rencontres. Mais pourrais-tu nous expliquer ta méthodologie d’écriture (Plan général, façon plan séquence comme pour le cinéma, une idée de départ et de fin et entre mouvant …) ? Bises 

Bonjour Eppy Fanny, (et bises aussi), je commence à travailler sur une histoire lorsqu’elle ne me quitte plus et m’obsède (même si le sujet est risqué voire étrange). J’ai d’abord une idée maigrelette et je me documente pour donner chair à une histoire potentielle. Des personnages me viennent assez facilement en tête. Certains sont déjà bien dessinés, d’autres pas. J’écris un plan détaillé, chapitre par chapitre, tout en continuant à me documenter. Je modifie ce plan jusqu’à ce qu’il tienne la route. Je commence à écrire. C’est le meilleur moment, c’est comme une aventure. Mais il y a beaucoup de chausse-trapes. Des personnages ne veulent pas prendre corps, par exemple. Ou bien, certaines scènes ne sont pas assez travaillées. Du coup, j’opère de nombreuses modifications. Et je modifie en parallèle le plan initial (pour ne pas perdre le fil). Réécrire, c’est beaucoup de temps et de travail, mais c’est un passage obligé, car je découvre l’histoire que je veux raconter grâce à l’écriture même. Ecrire nous plonge dans un état mental particulier, qui donne naissance à des pans entiers de l’histoire. Style et intrigue sont, en fait, indissociables.

Quand je tiens une première version qui a du sens, je retravaille le style pour que la lecture soit la plus fluide et la plus intéressante possible. Je donne ensuite à lire le manuscrit à un couple d’amis. Et j’attends leurs réactions de lecteurs. Je corrige en fonction de leurs remarques avec pour objectif de gagner en cohérence. Je travaille vite (parce qu’à ce stade, je vis l’histoire) et peux opérer des tas de changements successifs rapidement. Les versions se succèdent. C’est une grosse bagarre. Un match contre moi-même que je veux gagner à tout prix. Quand je tiens enfin mon histoire et que les personnages sont ce qu’ils doivent être, je corrige encore une fois l’écriture. Je donne ensuite le manuscrit – très abouti- à mon éditeur. Et j’attends son retour. Je peux ensuite faire quelques modifications. Par exemple, pour Kabukicho, le « roman dans le roman » m’a donné du mal. J’ai tâtonné pour savoir comment le distiller dans l’histoire, comment éviter la lourdeur. Il y avait aussi dans la première version, un début très « thriller classique ». Un démarrage « efficace et noir » pour attirer le lecteur. Mon éditeur me l’a fait remarquer. Elle avait raison. C’était cliché. Je l’ai supprimé. De toute façon, au fond de moi, je n’y tenais pas vraiment. Parfois, il faut voir les passages écrits sur l’écran de l’ordi. Ils ne sont pas bons, on le sait, mais on les laisse exister un peu. Les imperfections, c’est intéressant aussi. Et prendre son temps pour trancher, également.

En tout cas, pendant tout le processus d’écriture, je laisse le chantier ouvert aux quatre vents. C’est-à-dire que je ne me prive pas de lire des romans et des magazines, de regarder des séries ou des films, de capter des conversations…. Si ça m’influence, tant mieux. Ça ne me fait pas peur. L’écriture, c’est vivant.

Lolobrodeuse : Quel est le moment de la journée qui vous inspire le plus pour l’écriture de vos romans ?

J’ai l’esprit plus clair le matin. En fin de journée, je suis assez bonne pour corriger. J’ai des illuminations quand l’histoire est bien lancée et que les personnages squattent mon cerveau (presque) à plein temps : je peux me lever en pleine nuit pour noter une idée, ou avoir une épiphanie en prenant une douche. En général, quand je ne trouve pas la bonne idée pour faire avancer l’intrigue, je me laisse planer. Je finis toujours par trouver. Quelquefois, il faut du temps.

Marielle P. : Bonjour Dominique Sylvain,

Bonjour Marielle

  1. Comment sont nés les deux personnages d’Ingrid et de Lola ?

Le rédacteur en chef d’un fanzine m’avait demandé une nouvelle sur le sujet de mon choix. C’était peu de temps après le 11 septembre 2001, et comme tout un chacun, j’étais très inquiète. Lola est alors descendue du ciel, telle une Mary Poppins grand format et prête à l’emploi. Il me fallait quelqu’un de rassurant, de solide, qui plus est doté d’un sens de l’humour en béton armé pour tenir bon face à l’angoisse ambiante. Comme les Américains déconnaient à pleins tubes à cette époque, je me suis dit que de donner à Lola une partenaire américaine ne manquerait pas d’intérêt. J’ai ensuite fait lire cette nouvelle à mon éditeur, Viviane Hamy. Je sentais qu’il y avait moyen de développer ses deux personnages pour en faire un roman voire une série, mais je n’en étais pas certaine. Viviane m’a simplement dit : « Elles sont intéressantes, vos deux filles. » Et ça m’a suffi pour savoir que je tenais quelque chose.

  1. Y a-t’il des auteurs qui vous influencent ? 

Oui, ça bouge d’année en année. J’ai appris à écrire en lisant les grands comme Ed MCBain, Elmore Leonard, Raymond Chandler, Chester Himes, Patricia Highsmith, Georges Simenon. Plus récemment, l’œuvre de Jo Nesbo m’a influencée ; ses thrillers sont à la fois prenants et subtils, son écriture extrêmement intéressante. Il y a une musicalité chez lui. Une façon de placer la caméra dans des endroits particuliers, inattendus.

  1. Des auteurs qui vous inspirent ?

Oui, qui m’inspirent dans le sens où la beauté et la justesse de leurs romans me transportent et me nourrissent. Et me donnent la force de continuer. Il s’agit généralement d’auteurs ambitieux et singuliers comme Victor Del Arbol, qui écrit extrêmement bien (je n’ai lu que La Tristesse du samouraï). J’aimais aussi beaucoup l’empathie et le sens des dialogues du regretté Iain Banks (il n’a écrit qu’un roman noir, Complicity, nerveux, plein de rage, somptueux ; ses romans de littérature générale sont très beaux). Les romans d’un autre Ecossais, Ian Rankin, me plaisent beaucoup. Il écrit des histoires complexes avec grande maîtrise et ses personnages sont justes.  L’un de ses plus beaux romans, à mon humble avis, est Resurrection Men. En fait, souvent, plutôt qu’une œuvre (dans son entier), ce sont des romans unitaires qui m’inspirent. Je pense à Tokyo de Mo Hayder, Out et Disparitions de Natsuo Kirino, Mystic River de Dennis Lehane. Et puis, il n’y a pas que le polar dans la vie. J’aime l’imagination et le regard sensible sur son époque de Haruki Murakami. Et, récemment, j’ai découvert deux romancières étonnantes. Lara Vapnyar, auteur de Still Here, et la Coréenne Han Kang, qui a écrit La Végétarienne. J’ai aussi été très impressionnée par Preparation For The Next Life d’Atticus Lish ; un extraordinaire roman d’amour sans gras ni pathos et une radiographie de la société américaine contemporaine.

  1. Dans Kabukicho, il me semble que le Japon joue le rôle essentiel dans le roman, avant même l’intrigue : comment avez-vous fait pour lui donner cette image ?

Le Japon est le pays où j’ai commencé à écrire, et j’ai vécu à Tokyo une dizaine d’années, ce qui m’a permis de mettre en place dans Kabukicho des éléments très réalistes. J’ai dû me documenter pour comprendre un peu mieux le monde de la nuit tokyoïte et ne pas raconter trop de bêtises, mais le fait d’avoir vécu sur place m’a beaucoup aidée pour écrire l’histoire la plus fluide possible (j’ai tenté de recréer l’ambiance, les odeurs, les sons, le rythme de cette ville, les petits détails du quotidien, l’attitude des Japonais). Je me suis aussi souvenue de tous les romans japonais que j’avais lus pour tenter justement d’écrire un roman… japonais. Avec des phrases courtes, sans pathos. Une émotion maîtrisée. Mais bien réelle. J’ai été un peu attristée qu’un critique littéraire (heureusement, il était le seul) écrive que j’avais décrit cette ville sans compassion. Ce n’était vraiment pas mon intention. Au contraire. J’espère que de nombreux lecteurs auront ressenti l’émotion que je souhaitais faire passer. Il m’est impossible d’écrire si je ne suis pas passionnée par l’histoire que je veux raconter. Simplement, je n’aime pas écrire « joli » ou « gentil » ou multiplier les péripéties pour qu’il se passe un truc. Je crois que les lecteurs méritent mieux.

  1. Sur quel livre travaillez-vous maintenant ?

Je viens de terminer un roman qui se déroule entre la Bourgogne et Paris. C’est un roman noir psychologique, une histoire racontée par quatre narrateurs. Il y est question d’infidélités voire de trahisons, de rage de vivre, de la lutte éternelle entre Eros et Thanatos. Il y a aussi une histoire d’amour singulière. Il sera publié au printemps 2018.

  1. Quel est votre rapport aux retours des lecteurs ?

Peut-être ne le devrais-je pas, mais je lis toutes les critiques postées ou publiées sur mes romans. Et je dialogue aussi beaucoup avec mes lecteurs en les rencontrant lors des salons, festivals, dédicaces et conférences. D’une manière générale, j’ai toujours écouté attentivement les autres, c’est aussi dans ma nature. Et il m’arrive de tirer des enseignements de certaines critiques pour améliorer ma technique. Mais il y a aussi une part de moi inébranlable. Une (grosse) part, très obstinée, qui fait ce qu’elle veut ou plutôt ce qu’elle sent. Je crois à l’instinct artistique. Je privilégie toujours la qualité, la singularité, même si c’est risqué en termes de succès. Il me semble plus important d’écrire un beau roman que d’écrire un roman qui marche. Quelquefois, les deux peuvent se conjuguer, mais ce n’est jamais gagné. Ce qui compte, c’est de chercher, de faire des expériences, d’aller toujours un peu plus loin. Même si ça risque de ne pas plaire.

Loley Read : L’adaptation pour vivre au Japon est elle aussi violente qu’on l’imagine ?

Pour certains sans doute. Pour moi, ça a été plutôt facile, pour plusieurs raisons. D’abord parce que ce pays me fascinait avant même d’y avoir atterri. A l’époque, au début des années, 90, j’étais fascinée par le manga Akira et par certains romans. Comme ceux de Seicho Matsumoto, un auteur si subtil qu’il réussit à rendre passionnante une histoire où il est largement question d’horaires de trains. Ou Je suis un chat de Nastume Soseki, un grand roman à la fois drôle et tragique avec un chat pour narrateur. La culture japonaise mêle la tradition à des aspects extrêmement contemporains. Un mélange passionnant.

Ensuite, je suis arrivée en famille. Le choc culturel est nettement plus facile à encaisser si on a un bouclier affectif.

Et puis, l’arrivée au Japon a fonctionné comme un déclic. J’étais habitée par une irrépressible envie d’écrire de la fiction, mais je n’avais pas de sujet. L’arrivée à Tokyo a été une révélation. Un satori comme disent les Japonais.

Enfin, je me sens bien en Asie, d’une manière générale. J’ai l’impression de comprendre émotionnellement ce qui se passe. Je me sens en phase, en harmonie, même s’il y a eu des moments difficiles. Des moments où je me sentais vraiment une gaijin (une étrangère, en japonais).

Moi :

  1. Envisagez-vous une suite à Kabukicho ?

A priori, non. J’ai vraiment tué pas mal de monde dans ce roman, difficile d’assurer la relève. Une idée me trotte en tête en rapport avec le Japon. J’ai participé au recueil Crimes au Musée, qui réunit les nouvelles de romancières québécoises et française, et sortira en principe en juin. Le héros de mon histoire est un yakuza au somptueux tatouage à l’ancienne ; cancéreux, il n’a plus rien à perdre. Je pourrais développer et en faire un roman. Mais pour l’instant, je suis dans un état de flottement. Et je viens de donner à mon éditeur le manuscrit de mon nouveau roman. Les personnages m’habitent toujours comme si j’étais un immeuble avec gaz et eau à tous les étages. Ils se parlent, gigotent, vivent. Je ne peux pas faire autrement que de les laisser exister. Ils bouchent un peu le paysage.

  1. Pouvez-vous nous confier votre livre de chevet ?

J’en ai plusieurs. J’ai toujours eu un faible pour Danse, danse, danse de Haruki Murakami. Un roman poétique, singulier et drôle. Très beau, du titre jusqu’au point final. Et puis, j’ai aussi un gros faible pour Get Shorty (Zigzag movie) d’Elmore Leonard.

  1. La fin d’interview est libre, je vous laisse les derniers mots pour conclure et laisser libre cours à vos envies.

Merci de m’offrir ce moment d’échange avec les lecteurs de votre blog, Stéphanie. Ecrire est une activité globalement solitaire, et les moments de partage sont toujours bienvenus. A ce sujet, j’ai noté avec intérêt une initiative de Haruki Murakami. Il recevait énormément de mails de ses lecteurs auxquels il répondait jusqu’à réunir un énorme matériau. Il a décidé de publier ces échanges. Ce qui prouve que les contacts directs avec les lecteurs via les réseaux sociaux ou les blogs, notamment, sont généralement positifs voire enrichissants. Cela rejoint l’idée qu’on roman n’est pas à sens unique. C’est une longue conversation entre un auteur et un lecteur. Du moins, à mon avis.

A tous : j’espère que mes réponses auront répondu à vos attentes. Merci de votre attention et de l’intérêt que vous accordez à mon travail.

Bien cordialement,

Dominique

 

Publicités

3 comments

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s